Amour, l’art difficile d’accorder l’espace à l’autre

AMOUR, MON CARRÉ DE SABLE, RILKE (1875-1926), l'Ouvert et la métamorphose AMOUR, MON CARRÉ DE SABLE, RILKE (1875-1926), l'Ouvert et la métamorphose

En amour, on le sait, le défi pour chacun des deux est de concilier le côté fusionnel dans le couple et se laisser des tranches de liberté individuelles.

Amour, cette notion tant débattue, parfois galvaudée, parfois créant des maux de têtes (mais aussi des mots) ; qu’en est-il des relations ? L’écrivain autrichien Rainer Maria Rilke (4/12/1875 – 30/12/1926) nous entretient de la liberté, la solidarité et tente de définir le secret d’un bon mariage

Je considère que c’est la tâche la plus importante d’un lien entre deux personnes: que chacun doit veiller à la solitude de l’autre.”

Rilke

Amour, l’art de concilier deux solitudes ?

Dans ces dix lettres écrites de 1903 à 1908, le poète Rainer Maria Rilke s’adresse à un jeune homme féru de poésie et lui demandant conseil. Ce texte est considéré par beaucoup comme un véritable » guide spirituel « . Dans ces lettres célèbres, j’ai découvert un texte qui touche profondément par sa justesse et son humilité.

Amour, Rilke =Lettres à un jeune poète
de Rainer Maria Rilke (Auteur)

Ici, solitude est aussi accepté comme concepts de liberté et d’espace laissé à l’autre pour qu’il puisse vivre et rencontrer les Êtres ou les conditions qui lui sont significatifs et lui apportent satisfaction de vivre et d’exister …

Il faut donc accepter que tous, nous avons besoin de sources multiples d’inspiration, de complicités diverses que nous pouvons trouver chez un grands nombre de personnes qui croisent notre route…
Ce serait une immense erreur de croire que seul, nous pouvons combler tous ces besoins chez ceux que nous aimons, même intensément, et profondément …

Mais dans ce cas, l’exclusivité est une entrave au développement personnel et au développement de l’autre, même si nous le chérissons !

Alors, laissons-le – laissons-nous nous offrir ce cadeau divin et de goûter à l’amour inconditionnel.

Inspiré d’un excellent article de Maria Popova, sur son tout aussi excellent site « brainpickings.com »

Aimez-vous les uns les autres mais ne faites pas un lien d’amour : laissez plutôt une mer en mouvement entre les rives de vos âmes“,

conseillait le grand poète, philosophe et peintre libano-américain Kahlil Gibran pour une relation amoureuse et durable.

Notre désir paradoxal d’intimité et d’indépendance est une force diamagnétique – elle nous entraîne vers la cohésion et nous en repousse simultanément avec un puissant aimant qui, s’il est manipulé sans soin, peut rompre une relation et briser un cœur. Sous ce magnétisme impitoyable, il devient un acte de force surhumaine et de dépassement de soi pour donner de la place à l’autre lorsque tout ce que l’on veut, c’est la proximité. Et pourtant, cet acte difficile peut être la chose même – peut-être la seule – qui sauve la relation encore et encore.

Amour, un trouble bipolaire

Deux décennies avant Gibran, à l’aube du vingtième siècle, un autre grand poète demeurant conscient des turbulences du cœur humain envisageait cette situation. Dans une lettre à son cadet et poète en herbe Franz Xaver Kappus, âgé de 19 ans, Rainer Maria Rilke (4 décembre 1875 – 29 décembre 1926) a donné des conseils très avisés sur la gestion du sentiment amoureux, recherche d’équilibre de cette attraction bipolaire entre une volonté d’autonomie et un désir de solidarité mutuelle de manière à préserver la longévité de tout lien étroit et de surtout protéger l’amour de l’autodestruction. Les passages, à l’origine publiés dans le classique de

amour = Rilke on Love and Other Difficulties: Translations and Considerations
amour = Rilke on Love and Other Difficulties: Translations and Considerations

« Lettres à un jeune poète » – le récit de sa correspondance de six ans avec Kappus, nous ont également donné une indication de la sagesse intemporelle de Rilke sur la patience solitaire du travail créatif, ce qu’il faut pour être un artiste, pourquoi nous lisons et comment les difficultés nous rendent plus forts – apparaissent dans la merveilleuse anthologie de poésie et de prose «Rilke on Love and Other Difficulties: Translations and Considerations » (bibliothèque publique), sélectionnée et traduite par John Mood.

Rilke écrit à son jeune correspondant:

Je considère cela comme la tâche la plus haute d’un lien entre deux personnes : chacune doit veiller à la solitude de l’autre. Car, si l’indifférence et la foule ne reconnaissent pas la solitude, alors l’amour et l’amitié ont pour but d’offrir continuellement la possibilité de la solitude. Et ce ne sont que les vrais partages qui interrompent rythmiquement les périodes d’isolement profond.

Un siècle après, la psychologue Esther Perel affirme dans son livre

Amour, Rilke, Je t'aime, je te trompe
Amour, Rilke, Je t’aime, je te trompe Esther Perel

historique sur le paradoxe central de l’amour que «l’amour repose sur deux piliers: l’abandon et l’autonomie» parce que notre besoin de cohésion coïncide avec notre besoin de séparation. Rilke considère à quel point nos constructions culturelles autour de ce que signifie pour nous être en couple entravent le bonheur dans l’union :

C’est une question de mariage, de sentiment, non pas de créer une communauté d’esprit rapide en supprimant et en détruisant toutes les frontières, mais plutôt dans le fait  qu’un mariage réussi sera celui dans lequel chacun nomme l’autre, gardien de sa solitude et lui montre cette confiance : le plus grand de ses pouvoirs. L’union parfaite entre deux personnes est une impossibilité, et là où elle semble exister, c’est un accord qui se rétrécit, qui rechigne, soit en partie, soit à la totalité de sa liberté et de son développement. Mais, une fois la prise de conscience acceptée, même entre les êtres humains les plus proches, des distances infinies continuent d’exister, une vie côte à côte merveilleuse peut grandir, si ces personnes parviennent à aimer la distance qui la rend possible…

Par conséquent, cela doit aussi être la norme en matière de rejet ou de choix de vie commune : est-ce que l’on est prêt à protéger la solitude d’une personne et est-on enclin à placer cette même personne à la porte de sa propre solitude ? Que sommes nous prêts à affronter en pleine lumière – par exemple concernant la fidélité  entre conjoint ou au contraire l’ouverture du couple à une certaine tolérance au “vagabondage sexuel” – ou bien décider de maintenir une obscurité  pratique… À court terme !

Ce principe, souligne Rilke, est vrai non seulement dans le mariage, mais également dans toute relation étroite et tout lien que l’on souhaite vivre toute une vie, amitié, camaraderie, liens filiaux :

Toute camaraderie ne peut consister qu’en un renforcement de deux solitudes voisines, alors que tout ce qu’on appelle «se donner» est par nature nuisible à la camaraderie : lorsqu’une personne s’abandonne, il n’est plus rien et quand deux personnes se donnent toutes les deux afin de se rapprocher l’une de l’autre, il n’y a plus de sol sous leur pied et leur rapprochement est une chute continue, plus ou moins brutale…  Une fois la désunion entre eux, la confusion grandit chaque jour ; les deux conjoints perdent petit à petit leur vision claire initiale, leur relation se dégrade… Ceux qui, au début, voulaient se faire du bien s’entêtent et se confrontent maintenant d’une manière impérieuse et intolérante, et luttent pour sortir de leur état de confusion intenable et insupportable et finissent par commettre la plus grande faute qui puisse arriver aux relations humaines : ils deviennent impatients. Ils pensent parvenir à une conclusion ; qu’ils croient être une décision finale : ils essaient une fois pour toutes d’établir pacifiquement leur relation, dont les changements surprenants les ont effrayés, afin de rester les mêmes maintenant et pour toujours (comme on dit).

Amour, Rilke, Psychologie Stoicienne Suivie du Manuel d'Epictete
Amour, Rilke, Psychologie Stoicienne Suivie du Manuel d’Epictete

Deux millénaires après qu’Épictète ait offert le remède stoïcien au chagrin dans la reconnaissance de la temporalité et du flux de toutes choses, Rilke ajoute:

La transformation de soi est précisément ce de quoi la vie est constituée, et, surtout dans ce domaine, les relations humaines – qui sont un extrait de la vie – sont extrêmement changeantes: elles montent et descendent constamment de minute en minute.

Les acteurs imperturbables qui peuvent assumer sans sourciller ce défi suprême que l’amour leur adresse sont rares note Rilke; pour le reste d’entre nous, il n’y a que le travail dur et nécessaire de l’amour:

Il y a de telles relations qui doivent être un très grand bonheur, presque insoutenable, mais elles ne peuvent exister qu’entre des natures très riches et entre celles qui, chacune pour soi, sont richement ordonnées et composées ; ils ne peuvent réunir que deux mondes larges, profonds et individuels.

[…]

Pour un être humain, en aimer un autre, c’est peut-être la tâche la plus difficile, l’ultime, la dernière épreuve et la preuve, le travail pour lequel tout autre travail exécuté auparavant n’a été que préparation.

 

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Auteur : Michel Mougenot

Rédacteur, biographe professionnel, écrivain public, blogueur (moncarredesable.com), stratégie webmarketing, copywriting Mes compétences sont entièrement consacrées à ma passion pour l'écriture. Depuis tout jeune le besoin d'écrire s'est fait sentir, celui de lire l'avait précédé immédiatement, tout livre qui me tombait sous la main était dévoré rapidement ce qui m'a donné très rapidement un don pour la rédaction et la création... Roquebrune-Cap-Martin, Provence-Alpes-Côte d’Azur, France

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