Pouvoir, Domination et Résistance, comment s’exercent-ils-1?

par | J Juil, 2026 | Démocratie et dictature, Mon Carré De Sable, SOCIÉTÉ | 0 commentaires

une lecture croisée de Machiavel, Sun Tzu et La Boétie

Dans un de mes articles précédents je comparais deux philosophes-intellectuels dont les avis divergeaient quant (Kant = LOL) à la nature intrinsèque de l’Être humain, Thomas Hobbes et Jean-jacques Rousseau.

Pour le premier l’Homme est un loup pour l’Homme pour le second, par contre l’Homme est naturellement bon, contrairement à son environnement qui le corrompt.
J’ai ressenti le besoin de continuer sur cette exploration de la manière dont s’exercent le Pouvoir et la Domination dans les sociétés et comment peuvent s’exercer les résistances.

En préambule, je souhaite particulièrement mettre en valeur la chaîne Youtube de Le Précepteur = https://www.youtube.com/@Le_Precepteur :
Son auteur vulgarise formidablement bien une foule de sujets principalement axés sur la philosophie et qui constitue un réservoir énorme de références classiques et actuelles, un bassin de réflexions inépuisables sur tous les questionnements que nous pouvons nous poser ; Le Précepteur nous fournit des réponses claires et détaillées.
J’ai donc choisi de faire figurer trois vidéos consacrées aux trois auteurs dont j’évoque ici les ouvrages, merci pour cette contribution audiovisuelle primordiale !

Ce premier article est une approche préliminaire et surtout l’exposition de quelques réflexions qui me viennent en rajoutant trois textes directement liés à l’expression de ces trois notions majeures de la gouvernance que représentent Pouvoir, Domination et Résistance.

Pouvoir, domination et résistance vus par trois auteurs

Machiavel, Sun Tzu et La Boétie, trois textes fondateurs, trois époques, trois perspectives sur une question éternelle : comment s’exerce le pouvoir, et comment y répondre ?

Le Prince de Nicolas Machiavel (1513),

L’Art de la guerre de Sun Tzu (Ve siècle av. J.-C.) et le

Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie (1576) forment un triangle intellectuel fascinant.

À première vue, tout les sépare : un traité politique florentin, un manuel stratégique chinois, un pamphlet philosophique français. Pourtant, ces trois œuvres dialoguent autour d’un même noyau : la nature du pouvoir, les mécanismes de la domination et les conditions de la liberté.

Présentation des œuvres

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Le Prince — Machiavel (1513)

Rédigé dans une Italie morcelée et en proie aux invasions, Le Prince est un manuel à l’usage du souverain ambitieux. Machiavel rompt avec la tradition des « miroirs des princes » moralisateurs : il décrit ce qui est, non ce qui devrait être. Son prince idéal sait manier la ruse du renard et la force du lion, adapter sa conduite aux circonstances, et préférer être craint qu’aimé — si l’on ne peut être les deux.

Thèse centrale : la politique obéit à ses propres lois ; la virtù (énergie, habileté) du dirigeant doit dompter la fortuna (le hasard) pour conquérir et conserver le pouvoir.

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L’Art de la guerre — Sun Tzu (Ve siècle av. J.-C.)

Ce traité stratégique, composé de treize chapitres lapidaires, dépasse largement le cadre militaire. Sun Tzu enseigne que la victoire suprême consiste à vaincre sans combattre : par la ruse, la connaissance de l’ennemi et de soi-même, la maîtrise du terrain et du temps. La guerre n’est qu’un instrument au service d’objectifs politiques plus larges.

Thèse centrale : la supériorité stratégique repose sur l’intelligence, l’adaptabilité et l’économie des forces — jamais sur la violence brute.

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Discours de la servitude volontaire — La Boétie (vers 1548, publié en 1576)

Écrit à dix-huit ans, ce texte fulgurant pose une question dérangeante : pourquoi les peuples obéissent-ils à un tyran qui, seul, n’a aucune force ? La Boétie renverse la perspective : le pouvoir du maître n’existe que par le consentement des dominés. La servitude est « volontaire » parce qu’elle se perpétue par l’habitude, la corruption et les chaînes de complicité.

Thèse centrale : la liberté se reconquiert non par la révolte armée, mais par le simple refus collectif d’obéir.

Axes de comparaison

1. La conception du pouvoir

Dimension Machiavel Sun Tzu La Boétie
Qui détient le pouvoir ? Le prince, par conquête ou héritage Le général, mais au service de l’État Personne intrinsèquement — le tyran n’est qu’un homme
Source du pouvoir Force, ruse, réputation Connaissance, position, momentum Consentement des sujets
Finalité Maintenir l’État, la gloire Victoire stratégique, préservation de l’État Liberté naturelle de l’homme

 

Machiavel adopte une vision réaliste et instrumentale : le pouvoir est un fait, il s’agit de le saisir et de le garder. Sun Tzu partage ce pragmatisme mais insiste sur l’efficience — le bon stratège minimise le coût de la domination. La Boétie, lui, déconstruit le pouvoir : il n’est qu’une illusion collective, un édifice fragile reposant sur la passivité des dominés.

2. Le rapport entre le dirigeant et le peuple

Pour Machiavel, le peuple est une variable à gérer : il faut éviter sa haine, cultiver sa crainte respectueuse, parfois le manipuler par des apparences de vertu. Le prince sage ne s’aliène pas les masses, car elles sont le terreau de sa stabilité.

Sun Tzu évoque peu le peuple en tant que tel, mais sa logique s’applique : l’armée (et par extension la société) doit être unie, motivée, bien commandée. Un général qui perd la confiance de ses troupes court à la défaite.

La Boétie inverse radicalement la focale : le peuple est le véritable acteur. S’il cesse de porter le tyran, celui-ci s’effondre. La domination n’est pas imposée d’en haut ; elle est acceptée, intériorisée, reproduite d’en bas.

3. La ruse, la force et la légitimité

Machiavel distingue deux modes d’action : les « lois » (propres aux hommes) et la « force » (propre aux bêtes). Le prince doit maîtriser les deux, en privilégiant la ruse (le renard) sur la violence ouverte (le lion). La légitimité importe moins que l’efficacité.

Sun Tzu pousse cette logique plus loin : tout l’art de la guerre est fondé sur la tromperie. Paraître faible quand on est fort, proche quand on est loin, désorganisé quand on est prêt. La victoire idéale est celle qui n’exige pas de bataille.

La Boétie, lui, dénonce précisément ces artifices. Le tyran ne règne que par une cascade de complicités : il achète les uns, flatte les autres, distribue des miettes de pouvoir pour créer des gardiens de sa servitude. La ruse ici n’est pas stratégie militaire, mais mécanisme social d’assujettissement.

4. Morale et politique

C’est peut-être le point de divergence le plus net.

Machiavel sépare explicitement morale privée et raison d’État. Un prince peut être cruel, parjure, impie — pourvu qu’il le soit avec discernement et que cela serve la stabilité. La fin (l’État fort) justifie les moyens.

Sun Tzu ne moralise pas davantage, mais sa pensée contient une éthique implicite de modération : ne pas épuiser son peuple, ne pas prolonger les guerres, ne pas détruire inutilement. L’excellence stratégique est économe, donc relativement humaine.

La Boétie réintroduit une dimension éthique fondamentale : la servitude est une déchéance morale, une « monstrueuse chose » qui corrompt aussi bien le tyran que ses sujets. La liberté n’est pas seulement un état politique, mais une dignité.

ans les dystopies classiques 1984 et Le Meilleur des mondes, le passé est effacé par dessein. Winston revise les archives pour les aligner sur le récit officiel, qui évolue constamment. Dans le futurisme d’Aldous Huxley, les bébés naissent de machines, et l’idée d’une naissance naturelle est choquante. Une mentalité vers laquelle semble vouloir nous guider le transhumanisme !

Convergences inattendues

Malgré leurs différences, les trois auteurs partagent plusieurs intuitions :

  • Le pouvoir repose sur la perception autant que sur la réalité. Machiavel insiste sur les apparences du prince ; Sun Tzu sur la manipulation des perceptions ennemies ; La Boétie sur l’illusion de toute-puissance du tyran.
  • La connaissance est une arme. Connaître la nature humaine (Machiavel), connaître l’ennemi et soi-même (Sun Tzu), comprendre les mécanismes de la domination (La Boétie) — dans les trois cas, lucidité et discernement sont les clés de l’action efficace.
  • L’inertie est l’alliée du pouvoir établi. Machiavel sait que les hommes hésitent à changer de maître ; Sun Tzu exploite la lenteur de réaction de l’adversaire ; La Boétie déplore l’habitude qui engourdit les peuples asservis.

Une triangulation féconde

Lire ces trois textes ensemble permet de cartographier le phénomène du pouvoir sous trois angles complémentaires :

  1. La perspective du dominant (Machiavel) : comment acquérir, exercer et conserver le pouvoir.
  2. La perspective du stratège (Sun Tzu) : comment mobiliser le pouvoir efficacement face à un adversaire.
  3. La perspective du dominé (La Boétie) : comment le pouvoir s’effondre dès que cesse le consentement.

Cette triangulation révèle une vérité centrale : le pouvoir n’est jamais unilatéral. Il est relation, équilibre instable, jeu permanent entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Machiavel et Sun Tzu enseignent à jouer ce jeu ; La Boétie rappelle qu’on peut toujours en sortir.

Actualité de ces trois pensées

Ces œuvres n’ont rien perdu de leur pertinence.

Machiavel éclaire les logiques du pouvoir contemporain : communication politique, gestion de crise, arbitrage entre popularité et fermeté. Sa lucidité désenchantée reste un antidote aux naïvetés idéalistes.

Sun Tzu irrigue la pensée stratégique moderne, du management à la cybersécurité. Son principe fondamental — vaincre sans combattre — inspire les doctrines de dissuasion, les guerres économiques, les stratégies d’influence.

La Boétie résonne avec les mouvements de désobéissance civile, de Gandhi à Hong Kong. Son intuition — le pouvoir s’évanouit quand on cesse de le soutenir — fonde toute une tradition de résistance non violente.

Conclusion

Le Prince, L’Art de la guerre et le Discours de la servitude volontaire forment un triptyque indispensable pour quiconque veut penser le pouvoir dans sa complexité. Machiavel en révèle la mécanique, Sun Tzu en affine l’art, La Boétie en expose la fragilité.

Ensemble, ils dessinent une leçon paradoxale : le pouvoir est à la fois omniprésent et précaire. Il exige effort, ruse, vigilance constante — et peut s’écrouler en un instant si ceux qu’il domine décident, simplement, de ne plus jouer le jeu.

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